-On est beau quand on est jeune. Avec nos vies remplies de certitudes, notre petit monde, notre petite routine. On nous épargne le pire pour qu'on grandisse heureux. Et puis arrive le temps où chaque jour qui passe nous rend moins invincible que la veille. On comprends que ça n'arrive pas qu'aux autres, mais on ne se l'avoue pas. On continue de sourire parce qu'on se dit que oui, la vie, putain c'est génial. Et on connait les premières déceptions ... On en fait tout un plat parce qu'à notre échelle de gosse, c'est énorme. Mais les semaines s'écoulent, puis les mois. Et en un rien de temps, tout peut basculer. Il suffit parfois d'un mot, d'un regard. On comprend que nous non plus, on ne sera pas épargné par la vie. On voit les gens qui s'écroulent autour de nous, parce que le poids à porter devient de plus en plus lourd, de moins en moins supportable. Une décision, et notre univers bascule. Au départ on ferme les yeux ; ça nous touche de près et de loin à la fois, c'est pour cette raison qu'on se permet de laisser la merde où elle est et de ne pas venir y mettre les pieds. On y réfléchit, mais qu'est-ce qu'on peut faire nous, du haut de notre adolescence ... Peut-être même serait-on de trop. Si on s'implique trop, ce ne sera pas bon ; si on ne s'implique pas assez, ce ne sera pas bon. Et puis un jour, sans qu'on sache pourquoi, on décide de se renseigner un peu plus, d'en savoir un peu plus ... de s'ouvrir les yeux, de comprendre. Parce qu'on a envie d'aider, de tendre la main, de sourire, et ce depuis longtemps. Mais on a jamais osé. Parce qu'inconsciemment, on savait qu'on allait trouver ce qu'on aurait voulu ne jamais découvrir. La vérité fait mal. On s'aperçoit alors, en l'espace de quelques heures, que le pire n'est qu'à venir, que le pire n'est qu'avenir, et que le mal est là, bien ancré, bien profond. Alors on a peur ; une peur mesquine, une de ces peurs qui vous prend au ventre, qui vous prend aux tripes et qui ne vous lâche pas. On a peur du futur, donc de l'inconnu. Une peur presque irréelle ... On a beau nous rassurer, nous dire que tout peut encore s'arranger, que la vie n'est pas finit, que le monde tourne encore ; ça n'empêche rien. Ces paroles apportent un repos précaire, un apaisement pour quelques heures. Mais une nuit de sommeil réveille tous les démons. Et si rien ne changeait ? Si tout empirait ? Si il en faisait vraiment partit ? On a beau ne pas être au c½ur du problème, la périphérie reste proche. "Et si je les aidais, du mieux que je le pouvais...". Ça voudrait dire s'impliquer, à fond. Rentrer dans cet univers presque inconnu de tous. Apprendre, connaitre le vocabulaire, les causes, les conséquences. Réfléchir, même sans le vouloir. Y penser, même sans le désirer. Quelques mots touchent déjà ... Je vous le jure, il faut le voir pour le croire. Il faut croiser ce regard halluciné, ce regard fixe et sans vie. Il faut croiser cette détresse pour comprendre tout ce qui nous saisit alors. L'hésitation, l'envie, la peur ... l'envie, la peur... La peur. Si on tend la main maintenant, on ne pourra plus reculer. Jamais. C'est dur de prendre une telle décision. C'est comme ... décider, volontairement, de rentrer dans un cauchemar "vivant", en espérant qu'un jour celui-ci pourra se transformer - ne serait-ce qu'un peu - en rêve. C'est espérer chaque jour que les nouvelles soient bonnes, chaque jour une amélioration. Pourquoi lui ? Pourquoi avoir fermé les yeux si longtemps ? Pourquoi ça ? Comment ? Quand ? Et combien de temps ? Oui, non... aller les voir, leur en parler, en parler tout court. Les accompagner partout. Écouter. Subir. Prendre le risque de sourire moins, peut-être. Leur montrer qu'ils ne sont pas seuls. Malgré tout, malgré que la sympathie ne soit pas énorme envers eux, juste pour lui, pour elle. Le soutient. L'entre-aide... Et si ? Et si ....